L’industrie du transport commercial en Amérique du Nord est une artère vitale de notre économie, mais elle est rongée par un mal insidieux qui sème la mort et la précarité sur nos routes. Ce mal, connu sous le nom de stratagème « Chauffeur Inc. » ou « Driver Inc. », est une bombe à retardement qui a déjà commencé à exploser, laissant derrière elle un sillage de tragédies humaines et de distorsions économiques. Cet article se penche sur les rouages de ce système frauduleux, ses conséquences dévastatrices et les efforts déployés pour l’enrayer.
L’Anatomie d’un Mensonge : Déconstruction du Stratagème « Chauffeur Inc. » Le stratagème « Chauffeur Inc. » est un montage fiscal et juridique complexe qui repose sur une prémisse simple mais illégale : la fausse classification des travailleurs. Des chauffeurs qui, en réalité, sont des employés se voient contraints ou incités à se constituer en société de services personnels (ESP) pour vendre leurs services à des transporteurs. Cette manœuvre, bien que présentée comme une opportunité d’affaires, est une violation flagrante du Code canadien du travail [1] et des lois fiscales [2].
Les motivations derrière ce stratagème sont purement financières. Les entreprises de transport qui y ont recours se soustraient à leurs obligations légales, notamment le paiement des déductions à la source (DAS), des cotisations à l’assurance-emploi et au Régime de pensions du Canada, ainsi que des primes d’indemnisation en cas d’accident du travail. De leur côté, les chauffeurs sont attirés par la promesse de déductions fiscales plus avantageuses, mais ils se retrouvent dépouillés de toutes les protections sociales auxquelles un employé a droit. C’est un marché de dupes où les seuls véritables gagnants sont les entreprises peu scrupuleuses qui prospèrent sur le dos de travailleurs vulnérables et de concurrents honnêtes.
Le Coût Humain : Une Cascade de Tragédies Les conséquences de ce stratagème ne sont pas seulement financières ; elles sont aussi mortelles. Les statistiques brossent un tableau sombre de la situation sur nos routes, particulièrement au Québec. En 2024, la province a connu une augmentation de 133 % des décès d’occupants de camions lourds par rapport à l’année précédente, un chiffre qui se situe 55,6 % au-dessus de la moyenne des cinq dernières années [3]. Cette hausse alarmante est la plus forte parmi tous les groupes d’usagers de la route.
 Ces chiffres ne sont pas de simples statistiques ; ils représentent des vies perdues, des familles brisées. Marc Cadieux, PDG de l’Association du camionnage du Québec (ACQ), estime qu’entre 8 000 et 10 000 « camionneurs au rabais » circulent sur les routes québécoises, et il lance un cri d’alarme : « Notre sécurité est en jeu. C’est une main-d’œuvre prise en otage par un système » [3].
Les témoignages de ceux qui sont aux premières loges de cette crise sont poignants. Christian Forcier, président de TCF Express, a eu recours à des « chauffeurs inc. » à trois reprises et qualifie chaque expérience d’« histoire d’horreur » [3]. Pascal Gaudet, vice-président de Transwest, n’hésite pas à qualifier ces chauffeurs de « bombes sur la route » [3]. Patrick Leblanc, un camionneur d’expérience, confie avec une tristesse palpable : « Tellement de gens sont morts dans des face-à-face sur la 11/17, c’est d’une tristesse incroyable » [3].
L’Effet d’Entraînement : Un Système en Péril Le stratagème « Chauffeur Inc. » a des répercussions qui vont bien au-delà des accidents de la route. Il crée une concurrence déloyale qui met en péril les entreprises de transport légitimes. Incapables de rivaliser avec les taux anormalement bas proposés par les fraudeurs, de nombreuses entreprises honnêtes sont contraintes de mettre la clé sous la porte. Entre 2022 et 2023, le Québec a perdu 1 090 emplois dans le secteur du transport par camion [4].
La situation est exacerbée par une crise de la formation. Au Québec, jusqu’à récemment, il était possible de prendre le volant d’un poids lourd sans formation obligatoire, une situation unique au Canada. Le taux d’échec de 68 % à l’examen théorique pour le permis de classe 1 témoigne du manque de préparation criant des candidats [3]. En Ontario, le système de surveillance des écoles de formation est tout aussi défaillant, avec seulement 8 inspecteurs pour plus de 500 écoles [3]. Des enquêtes journalistiques ont mis en lumière des cas de corruption, de fraude et de formations bâclées, révélant un système qui privilégie les profits au détriment de la sécurité [3].
La Réponse du Gouvernement : Une Course Contre la Montre Face à l’ampleur de la crise, le gouvernement du Canada a commencé à réagir. En 2023, un investissement de 26,3 millions de dollars sur cinq ans a été annoncé pour combattre la mauvaise classification des employés dans le secteur du transport routier [5]. Une équipe spécialisée d’Emploi et Développement social Canada (EDSC) a été mise sur pied et a déjà mené plus de 670 inspections et 420 sessions éducatives à travers le pays [5].
Des mesures réglementaires ont également été prises. La levée du moratoire sur les pénalités pour les feuillets T4A, qui oblige désormais la déclaration des honoraires de service, est entrée en vigueur pour l’année fiscale 2025 [2]. Au Québec, une formation minimale obligatoire de 125 heures devrait enfin voir le jour en décembre 2025 [3].
Cependant, la route est encore longue. Les fraudeurs s’adaptent et trouvent de nouvelles failles à exploiter. La collaboration entre les différents paliers de gouvernement et les agences d’application de la loi est essentielle pour resserrer l’étau sur les entreprises qui bafouent les règles.
Conclusion Le stratagème « Chauffeur Inc. » est bien plus qu’une simple fraude fiscale ; c’est une tragédie humaine qui se joue chaque jour sur nos routes. Il expose des travailleurs à l’exploitation, met en danger la vie de tous les usagers de la route et fragilise l’ensemble de l’industrie du transport. Les mesures prises par les gouvernements sont un pas dans la bonne direction, mais il est impératif de maintenir la pression et de faire preuve d’une vigilance de tous les instants. La sécurité de nos routes et la dignité des travailleurs en dépendent. Il est temps de mettre fin à cette tragédie silencieuse.
Références [1] Gouvernement du Canada. (2026, 2 février). Résumé des rôles et responsabilités liés au modèle « Driver Inc. » et à la sécurité des transporteurs routiers. Transports Canada. https://tc.canada.ca/fr/binder/06-resume-roles-responsabilites-lies-modele-driver-inc-securite-transporteurs-routiers [2] BDO Canada. (2026, 26 janvier). Trucking industry T4A reporting requirements. https://www.bdo.ca/insights/trucking-industry-t4a-reporting-requirements [3] Perron-Tellier, M. (2025, 8 octobre). Camions Lourds : La Hausse De 133% Des Décès Au Québec Révèle Un Système Défaillant. PiluleRouge.ca. https://pilulerouge.ca/camions-lourds-la-hausse-de-133-des-deces-au-quebec-revele-un-systeme-defaillant/ [4] Journal de Montréal. (2025, 21 octobre). Crise des «chauffeurs au rabais»: plus de 1000 emplois perdus en trois ans au Québec. https://www.journaldemontreal.com/2025/10/21/crise-des-chauffeurs-au-rabais-plus-de-1000-emplois-perdus-en-trois-ans-au-quebec [5] Gouvernement du Canada. (2025, 1 décembre). Le gouvernement du Canada entreprend une inspection éclair pour sévir contre la mauvaise classification des chauffeurs dans l’industrie du camionnage. Emploi et Développement social Canada. https://www.canada.ca/fr/emploi-developpement-social/nouvelles/2025/12/le-gouvernement-du-canada-entreprend-une-inspection-eclair-pour-sevir-contre-la-mauvaise-classification-des-chauffeurs-dans-lindustrie-du-camionnage.html





